La crise qui se développe autour du pétrole iranien peut déboucher sur de multiples scénarios

L’embargo pétrolier de l’Union européenne (UE) et les nouvelles sanctions financières et bancaires de l’UE et des Etats-Unis (mesures décrétées le 31 décembre 2011 et le 23 janvier 2012, respectivement) contre l’Iran, ouvrent le champ à une multitude de scénarios donc aucun ne promet, malheureusement, de conduire au résultat officiellement recherché : faire revenir l’Iran à la table des négociations des « 5+1 » (membres permanents du Conseil de sécurité + Allemagne) et arrêter son programme nucléaire. En revanche, la porte est ouverte à des développements qui peuvent prendre des formes très diverses et parfois indésirables. Des deux côtés, on s’est préparé à l’affrontement. Le pétrole iranien est devenu remplaçable, car l’Arabie Séoudite a promis d’augmenter sa production de pétrole et de répondre à toute demande qui lui sera présentée par un acheteur, dans la limite de sa capacité de production. Sa marge d’augmentation est d’environ 2,7 millions de b/j et correspond au volume de pétrole qu’exporte actuellement l’Iran. L’UE a pris des dispositions pour aider financièrement des pays membres comme la Grèce et l’Espagne (qui importent du brut iranien à des conditions favorables) à arrêter d’acheter du pétrole iranien. La Ve flotte américaine est mobilisée dans le Golfe, où elle est rejointe par des bâtiments de guerre britanniques. La France dispose de bases aéronavales dans la région (Abou Dhabi et Djibouti).

De leur côté, les Iraniens se sont préparés à vivre, s’il le faut, avec des revenus d’exportations pétrolières réduits. Ils ont supprimé une grande partie des subventions sur les carburants et pourraient, dans un contexte de crise aggravée, réduire d’autres subventions encore. Ils ne dépendent pratiquement plus d’importations de carburants. Ils ont constitué des stocks flottants de pétrole brut, soit délibérément, soit faute de pouvoir trouver un acheteur. Ils mettent en place — non sans difficulté — de nouveaux circuits de paiements pour leurs ventes de pétrole. Ils diversifient leurs exportations. Enfin, Téhéran a constitué des réserves monétaires qui équivalent à un an d’exportations pétrolières.

La date fatidique est celle du 1er juillet 2012. C’est ce jour-là que les nouvelles sanctions américaines et européennes doivent entrer pleinement en vigueur. Aux Etats-Unis, le président Obama donnera alors le feu vert aux nouvelles sanctions votées en décembre 2011 par le Congrès si, d’ici le 1e juillet, l’EIA apporte la preuve que d’autres pétroles peuvent remplacer celui qu’exporte l’Iran. Le comportement de l’Arabie Séoudite est donc d’une importance capitale. C’est en juin-juillet 2012 qu’Abou Dhabi devrait mettre en service l’oléoduc qui lui permettra d’acheminer vers Foujeirah, sur l’océan Indien, en contournant donc le détroit d’Hormuz, jusqu’à 1,5 million de b/j de pétrole brut. Les EAU exportent actuellement quelque 2 millions de b/j de pétrole. L’Irak dispose d’un oléoduc qui lui permet d’acheminer des volumes limités de pétrole vers la Méditerranée, à travers la Turquie. De son côté, l’Arabie Séoudite peut transporter vers la mer Rouge quelque 4,5 à 5 millions de b/j de brut produit sur sa côte Est, échappant donc à Hormuz. Les pétroles du Koweït, du Qatar et d’Iran dépendent entièrement d’Hormuz pour leur exportation, ainsi que les GNL du Qatar et d’Abou Dhabi (jusqu’à 83 Mt/an).

Alors que tout se met ainsi en place en vue d’une éventuelle épreuve de force, quels sont les scénarios possibles ? Logiquement, les Iraniens ne tenteront de fermer Hormuz qu’en toute dernière extrémité, sachant que, dans ce cas, leurs forces armées seraient anéanties par les Occidentaux. Ils peuvent, en revanche, vendre leur pétrole aux pays qui ne les frappent pas d’embargo, en pratiquant des rabais sur le prix et en remplaçant ainsi leurs ventes aux Européens, qui sont d’environ 450 000 b/j. Le système des vases communicants peut fonctionner sur le marché pétrolier. Certes, un des risques serait alors de voir se développer une spirale de baisse des prix si les Séoudiens cherchaient à fermer tous les débouchés des Iraniens en pratiquant des rabais encore plus importants que ceux de ces derniers, mais un tel zèle séoudien est peu probable. Un risque symétrique existe aussi : devant une baisse du volume de leurs ventes, les Iraniens peuvent chercher à préserver leurs revenus via une hausse des prix alimentée et entretenue par des tensions dans le Golfe : un exercice périlleux. Autre scénario possible : sans chercher une confrontation ni militaire ni pétrolière, les Iraniens peuvent accepter de vivre avec des exportations et des revenus réduits du pétrole, en exaltant l’unité nationale face à l’adversité et en faisant appel à l’esprit de sacrifice de leur population. Si ce dernier scénario est choisi par Téhéran, combien de temps les Occidentaux peuvent-ils patienter, sachant qu’ils soupçonnent les Iraniens d’être engagés dans une course contre la montre pour atteindre une capacité nucléaire militaire ?

La réponse à cette question ne dépend pas seulement des informations que les Occidentaux pourront réunir sur le programme nucléaire iranien via l’AIEA ou d’autres canaux. Elle dépend aussi des pressions qu’exerceront ceux qui prônent des frappes militaires sur les installations iraniennes : Israël et la partie la plus conservatrice de l’opinion publique aux Etats-Unis. Or, comme le ministre des Affaires étrangères de la France l’a clairement indiqué, l’UE a décidé de prendre des sanctions pétrolières et financières pour dissuader les partisans d’une action militaire de passer à l’acte, en leur disant en quelque sorte : sous la pression, les Iraniens finiront par craquer.

Ce qui est inquiétant dans cette affaire, c’est qu’on ne pose pas les bonnes questions et qu’on ne peut donc pas obtenir les bonnes réponses. Que cherchent les Occidentaux : uniquement s’assurer que les Iraniens ne disposeront pas de la capacité nucléaire militaire ou aussi qu’ils deviendront politiquement plus sages, voire qu’ils changeront de régime ? Que cherchent de leur côté les Iraniens : accéder au rang d’une puissance nucléaire virtuelle (si tel est bien leur objectif) pour dominer leur région, doter les Chiites d’une bombe face à celles des Sunnites (Pakistan) et des Juifs (Israël), ou seulement pour prévenir toute attaque du genre de celles que l’Irak a subies et que la Corée du Nord n’a pas subies, en revanche, car, à la différence de Baghdad, elle dispose de la fameuse bombe ? Sous la présidence de Khatami, l’Iran cherchait clairement à garantir sa sécurité. A l’époque, ses pourparlers avec les Américains (directement et via les Européens) ont échoué, car le tandem Bush-Cheney, à Washington, pensait pouvoir imposer sa volonté (y compris un changement de régime à Téhéran) par l’hyperpuissance américaine, sans avoir besoin de négocier. Khatami, qui avait suspendu le programme nucléaire iranien pendant les négociations, l’a réactivé l’ultime jour de sa présidence, avant de passer la main à Ahmadinejad. Avec ce dernier au pouvoir, la réponse aux questions posées plus haut n’est plus aussi évidente à Téhéran. D’autant plus que la classe dirigeante iranienne est divisée, avec les partisans du Guide suprême Khamenei d’un côté, et ceux des Gardiens de la révolution (représentés par Ahmadinejad) de l’autre. Or, une clarification de la scène politique iranienne ne semble pas possible à court terme.

Devant des incertitudes aussi nombreuses, la sagesse voudrait qu’on se prépare au pire, tout en espérant qu’il ne se produira pas. Plus que jamais l’entrée en lice de nouveaux acteurs, des médiateurs acceptés par toutes les parties en présence, est nécessaire pour essayer de trouver une issue à la crise. En mai 2010, l’initiative du Brésil et de la Turquie pour trouver une solution a échoué. Il est urgent qu’une nouvelle initiative prenne forme pour tenter d’éviter une crise majeure dont ni les populations du Golfe ni l’économie mondiale n’ont vraiment besoin.

Par Pierre Terzian
Directeur
PETROSTRATEGIES


   

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